C'est assez

LA PRINCESSE D'AUSTRASIA : critique de Pierre Stolze parue dans la revue Galaxies n°64  mars 2020

reproduite avec l’autorisation de l’auteur.

Une vraie uchronie et une fausse fantasy.

Avec La Princesse d’Austrasia de Raymond Iss, nous voici au tournant des XX° et XXI° siècles. La première guerre mondiale n’a jamais eu lieu, car l’archi-duc François-Ferdinand d’Autriche n’a pas été assassiné à Sarajevo, le pistolet du nationaliste serbe Gavrilo Princip s’étant enrayé ; et l’archiduc a succédé plus tard à François Joseph. De plus, il n’y a jamais eu de révolution d’octobre, toute la famille impériale des Romanov s’étant noyée lors d’une partie de canotage en juin 1917, et l’année suivante Kerenski a proclamé la première république russe qu’il a présidée en dictateur jusqu’à sa mort en 1970. En 1923, suite à un accord entre la France et l’Allemagne, l’Alsace-Moselle est devenue indépendante, et, englobant le Luxembourg, s’appelle désormais l’Austrasie. Elle possède une énorme conurbation , Medilux, c’est-à-dire Metz -Diedenhofen-Luxembourg ville (Diedenhofen étant le nom allemand de Thionville, ce qui n’est pas un problème car en Austrasie tout le monde est bilingue français-allemand). Dans cet univers, Hitler est devenu un peintre de renom avant d’être enfermé dans un hôpital psychiatrique, Vladimir Ilitch Oulianov (Lénine) est resté un obscur avocat, Iossif Vissarionovitch Djougachvili (Staline), sous le nom de Koba, a été longtemps un bandit de type Robin des Bois, puis, s’enfuyant de sa prison de Sibérie, il a proclamé l’indépendance de la Géorgie dont il est devenu le premier président, Mussolini s’est rendu célèbre par ses rôles de comique au cinéma. Quant à Enrico Macias il fait la manche dans les restaurants.

L’Austrasie est un pays à la pointe de la technologie : ordinateurs et internet, voitures électriques avec piles à combustible, GPS et avion à décollage vertical ... On se méfie beaucoup de l’espionnage industriel. C’est dans ce pays qu’arrive le français Henri de Gervain, en provenance de Petrograd où il a rencontré un éditeur afin de lui soumettre un projet de roman ... une uchronie. Mais Henri , au départ, n’est pas un écrivain, il est cadre et promeut la culture des champignons de Paris ! C’est pour cette raison qu’il a déjà visité le fort de Douaumont près de Verdun, qui n’a jamais servi, et qu’il visite maintenant les forts du mont saint Quentin, près de Metz, lesquels forts pourraient devenir d’excellentes champignonnières. Cependant, suite à ses visites, il a des cauchemars dans lesquels il voit, et même vit, les horreurs d’une guerre terrible. Guerre qui aurait éclaté en 1914 suite à la mort de François-Ferdinand à Sarajevo et au jeu des divers traités d’alliance mutuelle. C’est cette guerre qu’il a entrepris de raconter, ses horreurs et ses conséquences funestes, dont l’accès au pouvoir plus tard d’un certain Adolf Hitler, qui n’est jamais devenu un peintre de renom, et qui va provoquer un second conflit mondial. Henri de Gervain, que l’on soupçonne d’être un espion, est surveillé étroitement par la Sécurité Intérieure de l’Austrasie, par l’intermédiaire d’une rousse flamboyante , elle-même peintre et créatrice de vêtements et de bijoux, et qui se fait appeler Princesse Brunehaut (celle du titre du roman).

On pourrait croire que cette uchronie est un décalque du Maître du Haut-Château de Philip K. Dick, qui raconte comment, dans un monde où les nazis et les japonais auraient gagné la seconde guerre mondiale et se seraient partagé les Etats-Unis, un écrivain ose imaginer exactement le contraire. Mais avec Raymond Iss, rien n’est jamais simple, tout se complique.

Le roman de notre auteur se développe en un double récit alterné. D’un côté, les tribulations d’Henri en Austrasie, de l’autre la vie de plusieurs familles de Metz et de sa région au début des années 1900, quand l’Alsace-Moselle était encore un Reichsland appartenant à l’Allemagne du Kaiser. Voici surtout les quatre enfants Labirois, deux frères, Andreas, qui devient coiffeur, August, qui sera instituteur dans le village de Bronvaux près de Metz et épousera la jolie Jeanne, et deux soeurs Marie, une dévote, et Anna, très impulsive, une tête brûlée partie d’abord à Paris , puis à Petersburg où elle est devenue la demoiselle de compagnie d’une princesse russe, à qui elle apprend le français et le piano. Et la guerre éclate en 1914 suite à l’attentat réussi de Sarajevo. Le lecteur comprend brutalement, et au bout de pas mal de pages, que ce qu’il lit là est en fait le roman uchronique qu’écrit Henri de Gervain. Car le texte d’Henri va devenir une autre uchronie, une uchronie dans l’uchronie. Si les événements (bataille de Verdun, notamment) se déroulent bien comme ils se sont déroulés dans notre univers à nous (et la vie quotidienne à Metz pendant la Grande Guerre est décrite avec minutie, l’auteur s’étant minutieusement documenté), tout dérape, si je puis dire, au début de 1917. Car le Kronprintz Rupprecht a décidé de faire défection avec ses troupes bavaroises stationnées autour de Metz. Il rentre en Bavière qu’il déclare pays indépendant. En même temps, l’empire austro-hongrois se décide pour une paix séparée. Tout le front allemand en France s’effondre et la guerre s’achève par un armistice fin 1917. Mais plus tard Adolf Hitler, à la tête de l’Allemagne, fait entrer ses troupes en Bavière pour une autre Anschluss et déclare la guerre à La France. Heureusement, grâce aux blindés du général De Gaulle, les chars allemands qui voulaient passer par les Ardennes et Sedan sont écrasés. Et Hitler destitué. La seconde guerre mondiale sera appelé « guerre des 6 jours » !

Double uchronie donc. Avec peut-être un zeste de notre propre Histoire. Une page en prologue, où un juif de Tel Aviv vient enquêter à Metz sur le lynchage d’un de ses ancêtres bijoutier.

Le roman fourmille de références culturelles concernant le département de la Moselle : surtout, un long poème-épopée en patois messin de 1787, de Brondex et Maury, intitulé Chan Heurlin, ou les Fiançailles de Fanchon, mais aussi Solange Bertrand, une peintre de Montigny les Metz (1913 – 2011), dont je n’avais jamais entendu parler (il y a beaucoup de lacunes dont mon ignorance, et j’ajouterai que Raymond Iss a passé son enfance à Montigny les Metz), Nicolas Untersteller, peintre et créateur de vitraux né à Stiring-Wendel, Moselle (1900 – 1967), Auguste Migette, peintre et dessinateur français né à Trèves et mort à Metz (1802 – 1884), chef de file de l’école de Metz, les macarons de Boulay (les meilleurs du monde, je les ai goûtés ! ). Ajoutons ce petit clin d’oeil : Henri de Gervain tente de placer son uchronie aux Éditions des Paraiges !

Comme tous les textes de Raymond Iss, celui-ci file à toute allure et jamais le lecteur n’a le temps de s’ennuyer. Le plus terrible dans ce roman : jamais personne n’arrive à croire que, dans un autre monde où l’attentat de Sarajevo a réussi, cela a entraîné toute l’Europe, et même les Etats-Unis, dans une guerre horrible ayant fait des dizaines de millions de morts. Cela n’est absolument pas vraisemblable, car les gouvernements ne sont pas si fous !