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LES GARDES REVES samedi 10 octobre 2015, dans WAGOO
De Raymond Iss, nous connaissions déjà La Bulle d’éternité,
beau recueil de nouvelles relevant de la science-fiction paru en 2013. Les Gardes-rêves en
est le pendant plus fantastique [1],
avec trente et une nouvelles indépendantes, et dix qui forment un sous-ensemble
éponyme ; certaines sont inédites, d’autres ont fait l’objet de
publication dans Territoires
de l’inquiétude, diverses revues ou anthologies. Des textes plutôt
courts, donc, mais qui sont parfois frappants. « Les mains au mur »,
tout en sobriété sauf dans sa chute, évoque ainsi, dans un cadre tout ce qu’il
y a de plus banal et quotidien, les atrocités et les traumatismes que l’on
rapporte de la guerre (ou de l’aide à une dictature policière, difficile à préciser).
Sur une thématique proche, « Le phénix » s’avère moins réussi, car on ne
comprend guère comment ce fils parvient à renouer le fil d’un passé honteux.
Quant à « Partir »,
il parvient à surprendre, sinon à convaincre, autour de la disparition de l’être
cher. Le jeu sur les univers parallèles et les temporalités alternatives, déjà
au cœur de La Bulle d’éternité,
se retrouve dans plusieurs textes, mettant en scène des personnages rêvant d’existences
autres, des uchronies personnelles, dans « Le Ponteil », le
troublant « Les
voyages déforment la jeunesse » (sur le choix de la
femme de sa vie), tandis que « Poussière » décline l’idée d’un courrier livré
avec des décennies de décalage. « La cicatrice », qui voit des personnages de
la Révolution française surgir dans le Paris d’aujourd’hui, reste hélas
purement gratuit ; quant au « Château » et au « Naufrage », ils
semblent aborder le thème des proches décédés, mais d’une manière demeurant
pour l’essentiel elliptique. « La tante d’Amérique » et « Ils étaient trois petits garçons »
sont plus ancrés dans l’histoire réelle, celle de la Seconde Guerre mondiale
pour le premier, plus touchant, celle des mythes familiaux pour le second.
Quant aux « Gardes
Rêves », c’est une succession de scènes oniriques, dont la
finalité est seulement qu’un homme retrouve son épouse. A la frontière entre fantastique et
fantasmatique, « Bas les pattes », ou le fait divers horrible
métaphorisé (« Quel beau dimanche ! » s’en rapproche, en plus
complexe) ; « A la carte ou au menu ? » sur le
cannibalisme ; « L’homme volant », ou comment l’extraordinaire
peut se dissoudre dans le poids du quotidien ; « Désolation »,
transposition dans un cadre automobile de la mort et de la vie ; « La chambre vieille »,
mise en image de la succession des générations et de leurs souvenirs, tout
comme « La
splendeur-Korbus », ou un exemple touchant de ces
nostalgies de grand parent définitivement enfouies et disparues. Quelques
nouvelles creusent pour leur part le sillon de la mise en abyme, de l’interrogation
sur la capacité démiurgique -ou servile- de l’acte d’écrire. « Comme des livres rangés »
explore ainsi le chevauchement entre fiction et réel, personnage inventé et
personnalité manipulée, tout comme le plus anecdotique « Zéro pour les zozos »
ou « Le pont
des morts », le mystère et l’espionnage pouvant se
dissimuler sous le voile du banal… Parmi les plus beaux textes, il convient de
citer « Baisers
volés », car derrière un titre tout ce qu’il y a d’anodin,
c’est tout un monde qui nous est décrit, celui d’une école dont certains étudiants
peuvent emprunter des passages temporels, les amenant en amont ou en aval :
comment dire, alors, la difficulté pour deux amoureux de se retrouver dans cet
entrelacs d’époques ? De même, « Ma nuit de Walpurgis », par le biais de
simples maquillages appliqués lors d’une soirée privée, permet de renouer le
contact avec les disparus de notre entourage. « Anna »,
classique dans son téléscopage de deux époques, distille un magnétisme certain,
tout comme « La
chaise vide » et son histoire de jumeau dont les
photographies ne peuvent capturer l’image. Il y a aussi ces textes diaphanes,
bribes d’images et de mondes futurs non expliqués, qui s’avèrent généralement
moins convaincants, ainsi de cette « Viviane » veillant sur des survivants
en animation suspendue, d’« Etrange étrangère », intrusion d’une femme
mythique dans notre réalité, de « Rouge », ébauche sur le thème de la réincarnation,
de « Mémoires
de guerre », cadre dystopique avec androïdes et livre brûlés
sans véritable élucidation, ou de « Sortie interdite », qui ne fait
malheureusement que survoler l’idée classique mais passionnante d’une
architecture tournée vers l’inconnu, l’exploration. Les Gardes-rêves est
en tout cas plus inégal que La Bulle d’éternité,
les nouvelles réussies côtoyant celles qui auraient sans doute gagnées à
davantage de développements ou d’éclaircissements. |