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dernière publication : juin 2009  - 710741 - dans GALAXIES N° 41
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C'est assez !

 

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CHAT S'EST CROISE

 

 

CHAT S'EST CROISE

La mousse faisait ressort sous les bourrelets de ses pattes ; et les herbes qu'il couchait se redressaient derrière lui, appliquant sous son ventre au passage, la caresse humide de la rosée que le soleil du matin n'avait pas encore réussi à évaporer. Il avait presque atteint l'extrémité ouest de la Grande Prairie que ces imbéciles n'avaient pas encore tondue. Un zonzonnement au-dessus de ses oreilles le mit en arrêt. La guêpe fit son apparition dans l'échancrure d'un pétale. Il se redressa et, d'un vigoureux coup de patte, mit l'intruse en déroute. Reniflant l'intérieur de la corolle, il lapa délicatement la rosée déposée au fond, puis reprit son chemin en contournant le massif par la gauche. La végétation se faisait plus dense, et les odeurs plus épaisses : il reconnaissait de vieilles pistes. Voici enfin la haie de noisetiers qui pousse le long du grillage.

Il se laissa glisser sur le siège, reposa l'attaché-case sur le plancher en refermant la portière. La voiture quitta le parking en longeant la pelouse. Il se sentait nerveux ce matin : le café du petit déjeuner n'était pas passé ! Piaffant d'impatience derrière le camion, il tourna brusquement à gauche, fit un crochet par la rue de Liège et parvint au carrefour du Ventoux au moment où le feu passait au vert sur le boulevard Kellerman. Un sourire vainqueur releva les pointes de la moustache qu'il se laissait pousser depuis quelque temps : le camion était derrière lui ! Jetant un coup d'oeil rapide dans le rétroviseur, il décrocha brusquement, doubla l'autobus pour prendre la file du milieu, passa la troisième puis se rabattit sur la gauche, rétrograda pour virer enfin dans l'avenue Félix Marotteau. Au moment de sortir la carte magnétique pour accéder au parking, les images du rêve de cette nuit se recomposèrent ...

Il ouvrait la porte de son bureau et là, à sa place, ce petit con de Mercier, sans cravate, la chemise ouverte sur une poitrine lacérée !

Il se tassa sur lui-même puis, d'une brusque détente, fusa jusqu'au sommet du grillage, et après un bref rétablissement, se laissa couler de l'autre côté. L'autre côté, c'est à dire le parc de la Villa des Glycines, avec ses buissons touffus, ses grands arbres et leurs nids de chardonnerets ! Mais c'est aussi le domaine de Bajazet, le Grand Tigré. Un beau nom ça, Bajazet. Pas comme le sien : Malborought ! On se demande où ils sont allés le chercher. C'est elle pour sûr, elle en est bien capable ; puisque lui, dans l'intimité, enfin, quand nous sommes tous les trois, elle lui dit bien "mon gros Titi !" Ben, Malborought c'est pareil. Il apprécierait vous croyez, qu'on l'appelle "Gros Titi", à la Société Générale !

Ah, voilà Bajazet... Mais, dans quel état, le pauvre : il boite de la patte arrière droite, et cette oreille déchirée, cet oeil qui ne s'ouvre plus ! "Mon vieux Baj', qui t'a arrangé comme ça ?

- La Miquette.

- La Miquette, pas possible, raconte !"

La Miquette c'est le nouveau, de la maison des maraîchers qui donne sur la rue des Fossés. Il faut le voir onduler de la croupe quand sa vieille l'appelle. " Miquette, Miquette, viens mon joli, viens mon minet, viens manger ton ronron." Et nous deux, assis côte à côte sur l'arête du mur mitoyen, la queue en balancier. " Hou, la Miquette, hou la Miquette, Wouâârr !"

- " Et c'est cette tantouse qui t'a arrangé comme ça ?

- Ouââou, je suis tombé moustache à moustache avec lui au détour d'un carré d'oignons. Il m'a dit : - Pauv' cloche, regarde-moi, mon véritable nom est Roââr, et je suis terrible ! - Et j'ai pris une de ces raclée, mon vieux Malb'.

- Et moi, tu ne sais pas ce qui m'est arrivé ? (je vais lui raconter mon rêve pour lui changer les idées) Ecoute bien : c'était le matin, je sors du panier et, comme d'habitude, je vais dans la cuisine et me voilà soudain assis sur la chaise, les pattes de devant appuyées sur la table !

- Et alors, je le fais aussi quand il n'y a personne.

- Oui, mais dans mon bol, il y avait du café !

- Du café ?

- Et c'était drôlement bon !

- C'est complètement dingue, Malb'. Remarque, tu sais, certains jours, il vaudrait mieux roupiller en faisant des rêves idiots, plutôt que d'aller traîner dans les jardins."

Quelle journée ! Il poussa la porte d'entrée et se dirigea machinalement vers la boite aux lettres. Mais non, elle avait déjà relevé le courrier. Malgré sa fatigue, il ne fut pas insensible à l'odeur qui flottait dans le hall. Le parfum qu'humaient ses narines lui évoqua irrésistiblement la silhouette avantageuse de la petite locataire du second. Un sourire apparut sous ses traits tirés. Il saisit les clés et s'avança dans le couloir. - "Bonsoir... Je ne mangerai pas.

- Ah bon, il y a du neuf ?

- Plutôt oui. Aujourd'hui, j'ai sorti mes griffes. Je suis allé voir le directeur et lui ai fait comprendre, sans mettre de gants, que je n'avais pas l'intention de me laisser doubler par ce type qui a à peine deux ans de boite. Et tu sais ce qu'il m'a répondu ?

Mais mon cher, vous n'avez aucune inquiétude à avoir. Tout est transparent dans ce déménagement, je l'ai d'ailleurs confirmé mardi à vos collègues. C'est uniquement un problème de locaux. Nous sommes à l'étroit, et votre installation au sixième étage ne remet nullement en cause vos relations avec les clients. Quant au secrétariat, nous mettrons à votre disposition madame Gandeau.

- Le salaud, il se fout de ma gueule : tout le monde sait que la mère Gandeau part en congé de maternité dans deux mois !"

- "Pauvre Bajazet, se faire battre par la Miquette ! Décidément, il n'est plus le même depuis qu'on les lui a coupées. C'est dur de perdre sa chatilité !"

Recroquevillé sous le téléviseur, il songea avec délices à la petite noire et blanche qu'il s'était envoyée à la saison dernière...

- "Allo, bonjour c'est Jacqueline... Je te téléphone encore à propos de Christian. Je ne sais plus quoi faire. Tu sais qu'en plus de la moustache, il se laisse pousser les ongles depuis trois semaines... Et ce matin, je l'ai surpris dans la cuisine, à quatre pattes près du réfrigérateur, léchant le lait au fond de l'écuelle de Malborought !"

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Inédit© Raymond ISS


LA CICATRICE

Il sortit de terre au Louvre, hésita un instant devant le Pont Neuf mais, apercevant de l'autre côté de la Seine les tours de la Conciergerie, il rebroussa chemin en froissant le ticket de métro au fond de sa poche. A la hauteur du pont du Carrousel, il traversa le quai et s'engagea sous le porche du Palais. En débouchant sur la place il eut comme un éblouissement devant le vide qui s'étendait devant lui, et porta instinctivement la main à son cou à l'approche d'un groupe de promeneurs. Mais personne ne lui prêta attention. Un peu rassuré, il marcha vers l'arc de triomphe, si petit au milieu de ce désert. Devant la perspective des Tuileries il demeura un long moment, comme incrédule, puis obliqua vers le pavillon de Marsan et la rue de Rivoli.

De son comptoir, Charlotte avait remarqué les allées et venues de cet homme qui, passant et repassant devant le bistrot, hésitait à chaque fois devant l'enseigne : "Aux amis du peuple". Il s'était enfin décidé et avait commandé d'un ton sec : " Un express ! " En ce milieu d'après-midi la rue Saint Honoré reprenait son souffle dans l'attente du coup de feu de cinq heures. La serveuse observa longuement cet étrange client dont seule la tête émergeait derrière le flipper. Lorsqu'elle s'approcha, il tenta à nouveau de dissimuler la cicatrice. Elle faillit faire de même au risque de lâcher le plateau mais ce geste d'initié lui fit le reconnaître :

-" Monsieur Maximilien ! "

Il leva les yeux et aperçut lui aussi la marque, qu'un collier de fausses perles dissimulait en partie. Puis, comme il ne répondait pas.

- " On en revoit de plus en plus depuis quelques temps dans le quartier "

Elle disait vrai car tout à l'heure, du côté de Saint-Roch, en recherchant son ancien domicile, il avait cru parfois reconnaître des visages dans la foule mais sans pouvoir y mettre de nom : cela faisait si longtemps !

- " Et vous, Charlotte, vous avez préféré rester ? "

Charlotte, il l'avait appelée par son prénom ! Encouragée par ce qui pouvait passer pour une familiarité chez un homme jadis si froid et distant, elle poursuivit :

- " Oui, j'aime mon travail ici, la clientèle est sérieuse. J'ai trouvé à me loger, pas trop cher, un petit studio dans le 20°.

- Le 20° ?

- Ménilmontant, si vous préférez. Oh vous ne pouvez pas connaître, tout a tellement changé... Sauf vous, je vous ai reconnu tout de suite vous savez ! "

Elle mentait un peu pour s'enhardir, mais il la coupa aussitôt.

-. " Je vous dois combien ?

- Six cinquante avec le service, répondit-elle un peu déçue.

- Et qui avez-vous revu de ces temps-là ?

- C'est difficile à dire. Quand ils viennent ici je sais que c'est eux à cause de la... - elle posa la main sur son collier - Ils voient la mienne et sourient sans me reconnaître, vous savez, je débarquais de ma Normandie... Autrement, ils font comme vous : l'enseigne là-haut semble leur rappeler des souvenirs, alors ils hésitent puis finissent par entrer. On aime bien ce quartier, il s'y est passé tant de choses !... Et vous, on vous reverra j'espère ?

- Et la Grande Gueule, vous l'avez revu ? "

Un peu choquée par cette expression triviale, elle attendit un nom qui ne vint pas.

- " C'était un de vos amis ? "

Maximilien eut un sourire crispé. Un ami ! Est-ce qu'on avait des amis en ce temps là ? En tous cas, ils avaient formé une sacrée équipe tous les deux, jusqu'à ce que... Une ombre passa sur son visage. Mais comment s'appelait-il déjà ?

Consciente de sa gêne, Charlotte retourna derrière le comptoir et le regarda, solitaire, finir son café. Bien sûr qu'elle le connaissait : le nom, et la voix qui faisait trembler les vitres et se retourner les autres clients lorsqu'il rugissait :

" Alors Lolotte, ce demi, ça vient ? Et sans faux col ma poulette ! "

Il venait souvent aux " Amis du Peuple ", la chemise ouverte sans crainte de laisser voir la marque. Quelle différence avec celui-ci, pensa t-elle. Charlotte fut dérangée par le téléphone et lorsqu'elle raccrocha, l'homme avait disparu. Elle courut sur le trottoir et tenta en vain de l'apercevoir dans la foule qui envahissait à nouveau la rue Saint Honoré. Tout cela n'avait peut-être été qu'une illusion pensa t-elle. Pourtant sur la table, près de sa tasse vide, il avait laissé une pièce de dix francs. Alors Charlotte retourna derrière le comptoir et, cachée par le percolateur, pleura doucement. Les larmes venant s'ajouter aux perles de son collier coulèrent sur la cicatrice à la base de son cou...

Maximilien remonta la rue Saint Honoré jusqu'au Palais Royal. Soudain, alors qu'il s'apprêtait à descendre dans le métro, le nom de l'autre, de la Grande Gueule, lui revint brusquement. Il eut la tentation de revenir en arrière mais la foule l'entraîna dans l'escalier. Et Charlotte ! Elle habitait un petit studio à Ménilmontant !... Au moment de disparaître sous terre, il compta ses tickets : cinq ou six, assez pour revenir, encore...

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Inédit © Raymond Iss